Crédit : Studio Harcourt Studio Harcourt, CC BY 3.0

Beaucoup de cinéastes ont dans leur vie rencontré au moins une fois, ou mieux, travaillé avec « Jean-Claude ».

Car ce gentil homme du 7ème art qui vient de rejoindre définitivement le 7ème ciel ne se déplaçait qu’en transport en commun, gardait sa porte toujours ouverte, et répondait en souriant à ceux qui souhaitaient l’approcher: « mon adresse et mon téléphone sont dans l’annuaire ».

J’ai eu cette chance et je m’en souviens aujourd’hui avec tendresse et émotion…

« Ca ne te dérange pas si je fume chez toi ? – Moi non, ca ne dérange que toi… » me répondit-il quand je mourrais d’envie d’en griller une en commençant la toute première séance de travail sur le scénario de mon tout premier film.

Cette phrase empruntée de sagesse indienne mais dite avec l’humour détaché de ce merveilleux conteur autodidacte à l’accent méridional, provenait certainement de son travail mené tambour battant et au même moment sur le « Mahabharata », la « compression » de 12.000 pages en un spectacle de 12 heures mise en scène par Peter Brook.  Elles étaient là entassées dans de petits fascicules serrés les uns contre les autres dans la bibliothèque d’un couloir de sa fabuleuse maison de la rue Victor Massé dont il aimait raconter que, « dans cet ancien bordel, l’escalier central équipé de glaces à chaque palier permettait à la tenancière de voir d’en bas si tout se passait bien dans les étages… » .

A cette époque, en 1985, le rythme de Jean-Claude dont les mauvaises langues disaient qu’il avait des « nègres » tellement sa production de scénarios semblait industriel, reposait en fait sur une méthode de travail simple mais efficace, lente et rapide à la fois…

Nous nous retrouvions un jour sur deux. Je le voyais l’après-midi, il écrivait le lendemain matin 4 ou 5 pages d’une seule traite, il travaillait ensuite l’après midi suivante avec Peter Brook, écrivait le lendemain matin quelques pages du Maharbharata, et il me lisait après déjeuner les pages qu’il avait écrite debout la veille sur un écritoire moyenâgeux.

Jean-Claude me jouant tous les personnages de notre scénario, j’étais ébahi d’entendre mon film s’écrire ainsi à la main, un matin sur deux, sans effort apparent, avec à peine une ou deux ratures par page…

Evidement le procédé était d’une charmante efficacité et comment ne pas être conquis quand le célèbre scénariste devenait acteur et jouait à l’avance, pour moi seul, tous les rôles de mon film, masculins et féminins,  avec autant de plaisir et de malice.

L’abstraction des dialogues et du découpage ne m’avait pas tout de suite frappé mais c’est quand j’ai commencé à préparer le tournage du film, puis à diriger les comédiens que j’ai pris conscience de ce que j’avais entre mes mains : un trésor de modernité cinématographique venant du plus profond de la force poétique des surréalistes, celle que j’étais venu chercher sans en être vraiment conscient chez l’auteur des plus beaux films de Buñuel.

Je l’ai revu juste avant le confinement et avons bu un thé dans son salon indien… Il était heureux mais contrarié pas ses problèmes de santé qui entravaient sa chère « liberté ». Cette entrave devenue depuis notre lot à tous, soyons sûrs que son « fantôme » nous regarde aujourd’hui en souriant tendrement…

Jérôme Diamant-Berger, Cinéaste de L’ARP

 

Crédits photos :

Roman Bonnefoy, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

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